Un film sur notre époque et la précarité du monde nouveau

Franck Courtès, écrivain et photographe français né en 1964, est au cœur de ce film : bien plus qu'une simple adaptation, c'est la transposition cinématographique du roman autobiographique À pied d'œuvre réalisée par Valérie Donzelli.
Dans ce film au rythme mesuré, le personnage Paul —photographe professionnel reconnu— abandonne la photographie pour l'écriture. Il a du talent, il publie... mais pas assez pour en vivre. Pour préserver sa liberté, il décide de prendre des petits boulots et devient jobber.
La description des missions alterne entre l'humour et la cruauté. Son premier contrat l'illustre parfaitement : une cliente l'embauche pour tondre sa pelouse, mais sans tondeuse, elle lui confie une cisaille. Elle lui attribue une étoile avec ce commentaire cinglant : « Paul a mis 2h30 à tondre 25 m² de pelouse, c'est un peu du foutage de gueule ». Le film brosse une galerie de portraits des clients de Paul, incarnés par Philippe Katerine, Michel Gondry et Éric Reinhardt. Valérie Donzelli elle-même joue l'épouse de Paul qui le quitte et part avec leurs enfants au Canada.
J'ai découvert avec horreur ce "métier" de jobber, piloté par des algorithmes, cruel, avec ses enchères à la baisse auxquelles les "Jobbers" doivent se soumettre pour obtenir le job, des "clients" qui exagèrent, leur en demandent un peu plus, et qui ont le pouvoir de les noter à l'issue de la tâche.
On ressent une tension palpable : sa précarité, les petites meurtrissures de son corps, les relations avec sa famille, tantôt dures, tantôt tendres. Le film excelle dans ces portraits nuancés. La musique est touchante, et la bande originale intègre « Joe le Taxi » lors d'une scène de conduite, créant un contraste comique savoureux.
Sa famille et ses anciens amis ne le comprennent pas : pourquoi choisir volontairement la pauvreté quand un emploi stable lui serait possible ? Le film donne envie de lire La Dernière Photo, le récit autobiographique où Courtès explique son rejet de la photographie et sa quête de liberté par l'écriture.
J'ai beaucoup apprécié en salle ce film, avec son jeu d'acteurs impeccable, la mise en scène au service de l'histoire, une BO magnifique, maniant l'humour et l'émotion avec brio.